Peintre et écrivain bruxellois. Peintures récentes et portraits. Littérature : "L'homme, peut-être", "Petit traître", "La Plage d'Oran". Atelier à Bruxelles. Voir aussi : http://www.galeries.jrichard.be.
*L'homme, peut-être et autres illusions
Nouvelles
Editions Zellige, février 2014
Présentation de l'éditeur
La musique est le fil qui relie entre elles ces trente variations sur le thème de l’illusion et de l’absence. Trente variations parce que L’homme peut-être et autres illusions, quoique rédigé sous la forme de textes courts et apparemment indépendants, est bâti comme un tout. L’auteur, peintre et musicien de formation, s’est inspiré délibérément de l’organisation des Variations Goldberg de Bach, subdivisions, jeux de miroirs, etc. Mais là s’arrête l’analogie car le thème, ici, plutôt que de s’exposer d’entrée de jeu, se distille et s’affirme au fil des pages. La diversité des sujets est alors une façon de mieux varier les nuances et les éclairages d’un propos qui se dérobe à un dire univoque.
Avec ironie, anxiété ou compassion, chaque nouvelle interroge notre éternel besoin d’évidence et les facettes miroitantes de ce que nous appelons la réalité. Usant d’un style volontiers elliptique, poétique, l’auteur construit un contrepoint qui mêle la fragilité de l’instant à celle de gens et de lieux d’autant plus incertains qu’ils sont plus familiers.
Apparaît en sourdine une sorte de philosophie de l’inadvertance, de l’inattention quotidienne, et, plus le trait qui nous y confronte est précis, plus il nous enfonce dans l’incertitude.
Ce qui frappe, dans cette trentaine de nouvelles courtes en demi-teinte, mais dont la demi-teinte est un piège, c’est la surprise qui nous attend à tout moment. L’auteur nous plonge dans un univers visuel et sonore qui est un mélange de rigueur et de fantaisie. Il situe certes ses récits dans une Belgique familière, mais dont il montre bien le côté insolite par un art de la variation très bien manié. Dans ce grand jeu sur la réalité et la représentation, il nous laisse sur plus d’interrogations que de réponses.
Pierre Mertens
« On ne sait pas pourquoi. C’est comme ça depuis deux semaines. On ne sait pas non plus comment c’est arrivé. C’est là, au jour le jour, irréfutable, éclatant, sans qu’on puisse s’y soustraire en aucune façon, même en restant chez soi. » Ce départ de la onzième parmi trente courtes nouvelles résume tout le charme de ce recueil. Une incertitude, d’abord, sur le monde qui nous entoure. Au détour d’une phrase, une notation subreptice, que l’on peut négliger, la première fois, crée un léger décalage, un doute sur la réalité de la situation et, peu à peu, un malaise : En principe, je ne crois pas, on nous a dit après, il ne semble pas, à sa connaissance... Sommes-nous bien là où nous pensons être ? Voyons-nous vraiment ce qu’il nous semble voir ? Et sommes-nous réellement ce que nous croyons être ? D’autres notations, immédiatement, nous projettent à l’inverse dans un univers d’évidence : Bien sûr, naturellement, tout le monde sait bien... On pense à des photographies de Man Ray, à des tableaux de Bogaert, qui parvenaient à engendrer le malaise dans un univers aux contours nets, sans que l’on parvienne à en identifier la cause.
Car nous sommes dans un monde quotidien, un trajet en voiture, une chambre à coucher banale, les premiers pas d’un enfant... Et soudain, quelque chose arrive dont on nous dit que c’est tout à fait normal, sinon que cela n’arrive jamais dans notre monde. Alors il faut mettre en doute la réalité, qui n’est peut-être qu’une « possibilité d’existence parmi de nombreuses », dans laquelle on se trouve confiné « non par choix personnel, bien sûr, ni par la volonté d’un autre hypothétique, mais plutôt par le jeu d’un hasard ou d’une plaisanterie ». Parfois, ce sont les mots qui se substituent à la réalité visuelle. Parfois, c’est la porosité entre deux mondes parallèles qui remet tout en question, « comme un souvenir qui tente de percer à travers les strates d’une mémoire incertaine ou rétive ». Une tête qui dépasse en riant d’un champ de maïs fait soudain déraper le paysage, et c’est notre identité même qui en est bouleversée.
Tout cela ne constituerait qu’un bon recueil de nouvelles fantastiques, si cette remise en question du monde ne passait par un formidable travail sur l’écriture et sur les nuances de la langue. Un jeu sur les présupposés (« elle riait encore »), sur le mot propre (le groin pour une femme), sur l’usage des temps (un imparfait où l’on attendrait un passé simple), sur la répétition d’une phrase ou d’un même paragraphe... De merveilleuses formules traduisent l’intériorité profonde du personnage face à un monde qui se dérobe : « Elle regardait dans ses paupières closes » , « Son sourire prenait tout son visage et l’emmenait à l’intérieur d’elle-même, retrouvée, enfin, tout entière. »
Surtout, c’est la construction même du recueil qui fait sens. Pourquoi la première partie s’intitule-t-elle « miroir », quand cet objet n’y apparaît guère ? C’est qu’elle est tout entière construite sur un procédé spéculaire, qui fait correspondre la première nouvelle à la quinzième (une photo prise par un intrus dans la chambre), la deuxième à la quatorzième (ambiguïté entre un enfant et un animal), et ainsi de suite (faisons confiance à la sagacité du lecteur) jusqu’à la huitième, qui sert de pivot, la plus mystérieuse, la plus poétique, qui fait de la femme observée un miroir d’elle-même (« quand tes lèvres cesseront de t’embrasser les lèvres »).
La subtilité et la maîtrise de ce premier recueil, de la composition à l’écriture, en font un petit bijou à savourer point par point.
